C’est dans ce contexte que l’Organisation mondiale de la santé, par la voix du professeur Mohamed Yakub Janabi, directeur régional de l’OMS pour l’Afrique, a appelé les pays du continent à reprendre le contrôle de leurs systèmes d’intelligence artificielle médicale. L’appel a été lancé le 27 août 2026 à Addis-Abeba, lors de la soixante-seizième session du Comité régional de l’OMS pour l’Afrique. Le message est clair : l’IA médicale peut améliorer les systèmes de santé, mais elle doit être alignée sur les priorités nationales, encadrée par une gouvernance robuste et déployée dans l’intérêt des patients.
Le risque principal n’est pas seulement technologique. Il est institutionnel et sanitaire. Si les pays africains adoptent massivement des solutions d’IA importées, entraînées sur des données peu représentatives des populations locales, hébergées à l’étranger ou opérées sans audit indépendant, ils peuvent se retrouver dépendants de systèmes qu’ils ne maîtrisent pas. Dans la santé, cette dépendance est particulièrement sensible : un algorithme mal calibré peut orienter un diagnostic, prioriser certains patients, interpréter une image médicale ou recommander une décision clinique. La souveraineté numérique devient alors une composante de la sécurité sanitaire.
L’OMS insiste depuis plusieurs années sur cette exigence de gouvernance. Ses lignes directrices sur l’éthique et la gouvernance de l’IA en santé rappellent que les outils d’IA doivent respecter les droits humains, la transparence, la responsabilité, l’équité, la protection des données et la supervision humaine. En 2023, l’organisation a également publié des considérations réglementaires pour aider les autorités à encadrer les systèmes d’IA utilisés dans les soins, les dispositifs médicaux et le développement thérapeutique. Avec l’arrivée des grands modèles multimodaux capables de traiter du texte, des images, de la voix ou des données cliniques, ces principes deviennent encore plus urgents.
À Addis-Abeba, l’OMS a aussi lancé un Centre régional africain de données sanitaires, destiné à rassembler des données issues de plusieurs programmes de santé dans une plateforme interopérable. L’objectif est d’aider les pays à mieux anticiper les défis sanitaires, orienter les ressources et produire des décisions fondées sur des données probantes. La plateforme intègre des capacités d’analyse avancée et d’intelligence artificielle, notamment pour la prévision, l’analyse des tendances et la production d’informations exploitables. Cette initiative montre que l’enjeu africain n’est pas seulement d’encadrer l’IA médicale, mais aussi de construire les fondations de données nécessaires à une IA utile et maîtrisée.
Pour les systèmes de santé africains, les cas d’usage sont nombreux. L’IA peut aider à renforcer la surveillance épidémiologique, à mieux planifier les ressources humaines, à détecter plus tôt certaines pathologies, à soutenir les professionnels dans les zones sous-dotées ou à améliorer la continuité des soins. Mais ces bénéfices supposent des conditions strictes : qualité des données, validation clinique locale, cybersécurité, consentement, traçabilité, responsabilité médicale et capacité de recours pour les patients. Une IA performante dans un pays ou sur une population donnée ne l’est pas automatiquement dans un autre contexte.
Cette question est particulièrement importante pour l’Afrique, où les données de santé sont souvent fragmentées, incomplètes ou dispersées entre hôpitaux, programmes verticaux, systèmes nationaux, ONG, bailleurs et plateformes privées. Avant de parler de modèles avancés, les pays doivent donc consolider leurs systèmes d’information sanitaire, améliorer l’interopérabilité, renforcer les registres de santé, sécuriser les infrastructures et développer des référentiels de données fiables. L’IA médicale ne peut pas être plus robuste que les données et les processus sur lesquels elle repose.
Le Maroc est directement concerné par cette évolution. Le Royaume avance sur la digitalisation de la santé, la protection des données personnelles, la cybersécurité, les infrastructures cloud et l’intelligence artificielle. Mais l’IA médicale exige une approche spécifique, car elle touche à des données sensibles et à des décisions potentiellement critiques. Pour que le pays développe une IA de santé crédible, il faudra articuler plusieurs dimensions : gouvernance des données médicales, hébergement sécurisé, validation scientifique, rôle de la CNDP, cybersécurité hospitalière, formation des médecins, encadrement des startups e-health et coopération entre universités, hôpitaux, régulateurs et entreprises technologiques.
L’opportunité économique est réelle. Les startups africaines de la healthtech peuvent développer des solutions adaptées aux réalités locales : télémédecine, triage, gestion des rendez-vous, dossier patient, imagerie assistée, suivi maternel, pharmacie digitale, assurance santé, prévention ou gestion hospitalière. Mais la santé n’est pas un marché numérique comme les autres. Les produits doivent être évalués, validés et surveillés dans le temps. La confiance des patients et des professionnels sera le facteur déterminant.
L’enjeu pour l’Afrique n’est donc pas de refuser les solutions internationales, mais de négocier une meilleure position dans la chaîne de valeur. Cela implique d’exiger la transparence des modèles, la localisation ou la maîtrise des données sensibles, l’évaluation sur des populations locales, le transfert de compétences, l’audit des performances et la possibilité de développer des modèles souverains ou open source lorsque cela est pertinent. L’IA médicale africaine devra être à la fois ouverte à la coopération internationale et ancrée dans les besoins sanitaires du continent.
L’appel de l’OMS à Addis-Abeba doit ainsi être lu comme un avertissement stratégique. L’IA peut devenir un puissant levier pour réduire certaines inégalités de santé, améliorer la planification et soutenir les professionnels. Mais sans gouvernance, elle peut aussi reproduire des biais, créer de nouvelles dépendances et fragiliser la confiance. Pour l’Afrique, reprendre la main sur l’IA médicale signifie d’abord reprendre la main sur les données, les règles, les compétences et les choix publics qui détermineront la santé numérique de demain.
Elmehdi Erroussafi est consultant télécom et cybersécurité, fondateur de PRISALYA Consulting et éditeur de telecoms.ma. Il accompagne les acteurs du numérique sur les enjeux de fraude, revenue assurance, data analytics, IA et confiance digitale au Maroc et en Afrique.