Au premier semestre 2026, les startups africaines ont levé 1,36 milliard de dollars, selon les données d’Africa: The Big Deal reprises par H24Info. Derrière ce montant, relativement stable à l’échelle continentale, se cache une concentration très marquée des capitaux. Deux secteurs dominent largement : la fintech, qui reste la première destination des investisseurs, et la logistique-transport, fortement portée par l’effet Spiro, acteur majeur de la mobilité électrique et du battery swapping en Afrique.
La fintech conserve son statut de secteur le plus financé, avec 556 millions de dollars levés, soit 41 % du total. Cette domination n’est pas surprenante. En Afrique, les besoins restent massifs autour des paiements, du crédit, des transferts, de l’inclusion financière, des services aux PME et de l’interopérabilité entre banques, wallets et plateformes. La fintech attire donc les capitaux parce qu’elle répond à des problèmes structurels : accès limité aux services financiers, coût des transactions, fragmentation des marchés et poids encore important du cash.
Mais la surprise du semestre vient de la logistique et du transport, qui ont capté 472 millions de dollars, soit 35 % des financements. Cette performance est largement liée à Spiro, dont les levées cumulées sur le semestre atteignent 327 millions de dollars. À elle seule, l’entreprise représente près d’un quart de tous les financements startups du continent sur la période, et environ 70 % des fonds captés par le segment logistique-transport. Cette concentration montre à quel point un seul acteur, lorsqu’il atteint une taille critique, peut modifier la lecture globale d’un marché.
Le cas Spiro est intéressant parce qu’il dépasse le simple sujet de la mobilité électrique. L’entreprise opère à l’intersection de plusieurs transformations : transport urbain, énergie, batteries, infrastructures de recharge, financement d’actifs et industrialisation locale. Son modèle repose notamment sur le battery swapping, une approche qui permet de réduire le temps d’immobilisation des deux-roues électriques et de contourner certaines limites liées à la recharge classique. Pour les investisseurs, ce type de modèle est attractif car il combine impact climatique, marché de masse et infrastructure récurrente.
Cette dynamique confirme aussi le poids croissant du climate tech en Afrique. Selon les données citées par H24Info, les projets liés au climat représenteraient 39 % des financements au premier semestre 2026, contre 34 % en 2024 et 38 % en 2025. Cette progression traduit un intérêt croissant pour les solutions capables de répondre à des besoins très concrets : mobilité propre, énergie distribuée, gestion des déchets, agriculture durable, efficacité énergétique ou adaptation climatique. Mais elle révèle aussi une forme de sélection : les investisseurs privilégient les projets capables de démontrer un potentiel d’échelle, une infrastructure tangible et une trajectoire de revenus lisible.
Le contraste est important avec le nombre de startups financées. Si l’on regarde non plus les montants, mais le nombre d’entreprises ayant obtenu des financements, le paysage apparaît plus diversifié. La fintech arrive encore en tête avec 48 startups financées, mais la healthtech, la logistique-transport et l’agri-food restent proches. Cela signifie que l’innovation africaine ne se limite pas à deux secteurs. En revanche, les gros tickets restent concentrés sur quelques catégories et quelques champions capables d’absorber des financements importants.
Pour le Maroc, cette photographie continentale est utile. Le Royaume a amélioré sa performance au premier semestre 2026, avec 28 millions de dollars levés par son écosystème startup et une douzaine de deals supérieurs ou égaux à 100.000 dollars. Cette progression est encourageante, mais elle place encore le Maroc derrière plusieurs écosystèmes africains et montre que l’enjeu n’est pas seulement de multiplier les startups, mais de créer les conditions d’émergence de champions capables de lever des tickets significatifs.
La leçon principale est que les investisseurs financent de plus en plus des problèmes d’infrastructure, pas seulement des applications. En fintech, ils recherchent des plateformes de paiement, de crédit, de scoring, de transfert ou de services financiers intégrés. En mobilité et climate tech, ils ciblent des réseaux, des batteries, des actifs physiques, de la data opérationnelle et des modèles capables de se déployer sur plusieurs marchés. Pour les startups marocaines, cela signifie que la différenciation devra passer par des cas d’usage solides, une capacité d’exécution régionale et une compréhension fine des contraintes réglementaires.
Le Maroc dispose de plusieurs atouts pour se positionner sur cette nouvelle phase : un secteur bancaire structuré, une stratégie numérique nationale, des acteurs télécoms capables de porter l’infrastructure, une proximité avec l’Europe et l’Afrique, ainsi qu’un intérêt croissant pour l’innovation fintech, l’IA et les services digitaux. Mais ces atouts doivent être convertis en pipelines de financement plus lisibles, en accès au marché plus rapide, en partenariats public-privé plus opérationnels et en passerelles vers les marchés africains.
Le premier semestre 2026 montre donc un écosystème africain à deux vitesses. D’un côté, une base d’innovation qui s’élargit dans la santé, l’agriculture, la fintech, l’énergie et la logistique. De l’autre, des montants de financement encore très concentrés autour de quelques secteurs et de quelques grandes opérations. Pour les entrepreneurs marocains, le message est clair : la levée de fonds n’est pas seulement une question de storytelling. Elle dépend de la capacité à prouver un marché, à résoudre un problème structurel et à construire une infrastructure — technologique, financière ou opérationnelle — capable de passer à l’échelle.
Elmehdi Erroussafi est consultant télécom et cybersécurité, fondateur de PRISALYA Consulting et éditeur de telecoms.ma. Il accompagne les acteurs du numérique sur les enjeux de fraude, revenue assurance, data analytics, IA et confiance digitale au Maroc et en Afrique.