L’arrivée éventuelle de Revolut au Maroc est devenue, en quelques jours, un sujet de débat bien plus large que la simple implantation d’une fintech étrangère. La sortie du wali de Bank Al-Maghrib, Abdellatif Jouahri, lors de la conférence de presse du Conseil de la Banque du 23 juin 2026, a suscité de nombreuses réactions dans les milieux économiques, financiers et numériques. En toile de fond : une interrogation récurrente sur la capacité du Maroc à accueillir rapidement les nouveaux acteurs de la finance digitale tout en préservant la stabilité de son système financier.
Selon les éléments rapportés par la presse économique, les dirigeants de Revolut ont été reçus début juin par Bank Al-Maghrib pour une rencontre exploratoire. La néobanque britannique aurait manifesté son intérêt pour le marché marocain, notamment en raison de ses perspectives de développement, de son potentiel de bancarisation numérique et de son rôle possible comme passerelle vers l’Afrique. Mais le wali de Bank Al-Maghrib a précisé qu’aucune demande formelle d’agrément n’avait été déposée, et que la Banque centrale était actuellement mobilisée par plusieurs priorités réglementaires et prudentielles.
Les trois sujets évoqués sont importants. Le premier concerne les discussions en cours avec certains partenaires européens autour des transferts, notamment dans un pays où les flux liés aux Marocains résidant à l’étranger représentent un enjeu économique et social majeur. Le deuxième porte sur les évaluations prévues par la Banque mondiale et le FMI, dans un contexte où la capacité de supervision des risques reste un critère clé pour l’ouverture à de nouveaux acteurs. Le troisième est lié au dispositif national de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme, alors que le Maroc poursuit son cycle d’évaluation mutuelle après sa sortie de la liste grise du GAFI.
Le débat public s’est rapidement polarisé. Pour certains observateurs, la prudence de Bank Al-Maghrib est compréhensible : une néobanque internationale ne se limite pas à une application mobile conviviale. Elle peut toucher aux paiements, aux transferts transfrontaliers, à la connaissance client, aux données personnelles, à la lutte anti-blanchiment, à la protection du consommateur et, potentiellement, aux cryptoactifs. Pour d’autres, l’ajournement de ce type d’acteur nourrit l’idée d’un marché financier marocain trop fermé, où l’innovation avance moins vite que les usages réels des consommateurs, notamment parmi les jeunes, les freelances, les entrepreneurs et la diaspora.
Ce débat intervient alors que le Maroc n’est pas immobile sur le terrain fintech. Le pays dispose déjà d’infrastructures de paiement structurées, dont le switch monétique, le switch mobile, le système interbancaire de télécompensation et la plateforme de compensation des virements instantanés. Les chiffres de Bank Al-Maghrib montrent également une progression des usages digitaux : les paiements par carte, le e-commerce, les paiements sans contact et les M-Wallets connaissent une dynamique réelle. Mais cette progression reste contrastée, car le cash conserve une place importante et le paiement mobile peine encore à s’imposer comme réflexe quotidien chez les commerçants et les usagers.
Le cas des M-Wallets illustre bien cette transition inachevée. À fin 2024, Bank Al-Maghrib recensait 13,7 millions de M-Wallets émis, contre 10,4 millions un an plus tôt. Les transactions via M-Wallet ont atteint 19,7 millions d’opérations pour un montant de 3,9 milliards de dirhams, soit une progression importante par rapport à 2023. Mais les paiements commerçants restent encore minoritaires dans les usages, tandis que les paiements de factures et les transferts dominent. Autrement dit, le Maroc a posé plusieurs briques de la finance digitale, mais l’adoption massive du paiement mobile reste un chantier ouvert.
Le sujet des cryptoactifs ajoute une autre couche à ce débat. Le Maroc avait interdit l’usage des monnaies virtuelles en 2017, tout en constatant que les usages informels continuaient d’exister. Depuis, Bank Al-Maghrib a travaillé sur un projet de loi destiné à encadrer les cryptoactifs, les prestataires de services, les usages autorisés et les actifs de type stablecoin. La Banque centrale explore également la possibilité d’une monnaie numérique de banque centrale, notamment pour les paiements pair-à-pair et les transferts transfrontaliers. Cette évolution montre que la logique n’est plus seulement celle de l’interdiction, mais celle d’un encadrement progressif.
L’enjeu, pour le Maroc, est donc moins de choisir entre ouverture et prudence que de construire un cadre permettant les deux. Une fintech comme Revolut peut accélérer l’expérience utilisateur, la concurrence, les services transfrontaliers et l’inclusion de certains segments encore mal servis. Mais elle pose aussi des questions très concrètes : où sont hébergées les données ? Qui supervise les flux ? Comment sont traitées les réclamations ? Quelle interopérabilité avec les systèmes marocains ? Comment prévenir les usages frauduleux ? Et comment éviter que l’innovation importée ne fragilise l’écosystème fintech local au lieu de le stimuler ?
Pour les acteurs marocains de la fintech, ce débat peut être une opportunité. Si le marché reste en attente d’acteurs internationaux, cela donne aux banques, établissements de paiement, startups et opérateurs technologiques locaux une fenêtre pour améliorer l’expérience client, simplifier l’onboarding, réduire les frais, développer des services pour la diaspora, renforcer les paiements commerçants et proposer des solutions mieux adaptées aux réalités marocaines. Mais cette fenêtre ne sera utile que si l’innovation locale va plus vite, devient plus simple pour l’utilisateur final et s’appuie sur une régulation plus lisible.
Le dossier Revolut agit finalement comme un révélateur. Il montre que la demande pour des services financiers digitaux plus fluides existe, que les utilisateurs comparent désormais l’expérience bancaire marocaine aux standards internationaux, et que la régulation est appelée à suivre un rythme d’innovation de plus en plus rapide. Il rappelle aussi que la confiance financière ne se décrète pas : elle repose sur la sécurité, la conformité, la transparence et la protection des usagers.
Pour Telecoms.ma, le vrai sujet n’est donc pas de savoir si Revolut doit entrer demain ou non sur le marché marocain. Le sujet est plus structurel : comment le Maroc peut-il accélérer l’innovation fintech sans sacrifier la stabilité financière ? La réponse passera probablement par une régulation plus agile, une meilleure interopérabilité, des expérimentations encadrées, une ouverture progressive aux nouveaux acteurs et une exigence forte sur la souveraineté des données, la cybersécurité et la conformité. C’est à ce prix que la finance digitale pourra devenir un levier réel d’inclusion, de compétitivité et d’intégration du Maroc dans l’économie numérique mondiale.
Elmehdi Erroussafi est consultant télécom et cybersécurité, fondateur de PRISALYA Consulting et éditeur de telecoms.ma. Il accompagne les acteurs du numérique sur les enjeux de fraude, revenue assurance, data analytics, IA et confiance digitale au Maroc et en Afrique.