L’appel à interdire les réseaux sociaux aux mineurs, formulé dans une tribune publiée par Le360, intervient dans un contexte où plusieurs pays cherchent à reprendre la main sur l’exposition numérique des enfants. Le sujet est sensible, car il touche à la fois à la protection de l’enfance, à la liberté d’accès à l’information, à la responsabilité parentale, au rôle des plateformes et à la capacité de l’État à réguler des services numériques mondialisés. Pour le Maroc, l’enjeu n’est donc pas seulement de copier les modèles étrangers, mais de construire une réponse adaptée à ses usages, à son cadre juridique et à ses priorités éducatives.
Le problème de fond est désormais bien identifié : les réseaux sociaux ne sont pas de simples espaces de communication. Ils reposent sur des algorithmes de recommandation, des mécanismes de captation de l’attention, des notifications, des formats courts, de la publicité ciblée et des logiques de viralité. Chez les mineurs, ces mécanismes peuvent accentuer plusieurs risques : surexposition aux écrans, cyberharcèlement, contenus violents ou sexualisés, désinformation, comparaison sociale, exploitation commerciale des données, isolement et troubles liés à l’usage excessif. Le CESE marocain a d’ailleurs appelé à intégrer la protection numérique dans la politique intégrée de protection de l’enfance, en soulignant à la fois les opportunités du numérique pour les enfants et les risques physiques, psychologiques et sociaux liés à une utilisation excessive.
La tentation de l’interdiction s’explique par un constat simple : l’autorité parentale est souvent dépassée par la puissance des plateformes. Beaucoup de parents ne maîtrisent ni les paramètres de confidentialité, ni les mécanismes de recommandation, ni les codes des applications utilisées par leurs enfants. Même lorsqu’ils veulent contrôler, ils se heurtent à la pression sociale, aux usages scolaires ou informels, et à la difficulté technique de vérifier réellement l’âge ou l’activité numérique. Le ministère marocain chargé de la solidarité rappelle depuis plusieurs années que les dangers d’Internet peuvent exposer l’enfant à l’abus, à la violence, à l’exploitation ou à l’addiction, et que les familles ont besoin d’outils de compréhension et d’accompagnement.
À l’international, plusieurs modèles émergent. L’Australie a adopté en 2024 une loi interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 16 ans, avec des obligations imposées aux plateformes et des sanctions financières en cas de manquements systémiques. En France, le débat s’est structuré autour de la « majorité numérique » à 15 ans, avec l’idée qu’un mineur plus jeune ne devrait pas pouvoir s’inscrire sur les réseaux sociaux sans accord parental vérifiable. Ces exemples montrent que les États cherchent à déplacer une partie de la responsabilité vers les plateformes. Mais ils révèlent aussi les difficultés pratiques : vérification d’âge, protection de la vie privée, contournement par les adolescents, efficacité réelle des blocages et articulation avec les droits numériques des mineurs.
Pour le Maroc, une approche réaliste devrait éviter deux excès : laisser les plateformes s’autoréguler sans contrainte, ou croire qu’une interdiction générale suffira à protéger les enfants. Une piste plus robuste serait de définir une majorité numérique marocaine, d’imposer des obligations de vérification d’âge proportionnées, de limiter la publicité ciblée envers les mineurs, de renforcer les obligations de retrait rapide des contenus dangereux, d’exiger des paramètres de confidentialité renforcés par défaut et de développer des outils de contrôle parental respectueux de la vie privée. L’UNICEF rappelle justement que les restrictions d’âge, seules, ne suffisent pas à garantir la sécurité des enfants en ligne et peuvent produire des effets pervers si elles ne sont pas accompagnées d’éducation numérique, de protection effective et de participation des jeunes aux décisions qui les concernent.
Le sujet concerne aussi l’école. La protection des mineurs ne peut pas reposer uniquement sur la famille, surtout lorsque les usages numériques structurent déjà la socialisation, l’information et parfois l’apprentissage. La stratégie nationale de cybersécurité du Maroc prévoit l’introduction de modules de sensibilisation à la cybersécurité au niveau scolaire, une orientation importante si elle est reliée à des contenus concrets : protection de l’identité numérique, gestion du temps d’écran, reconnaissance des manipulations, signalement du cyberharcèlement, confidentialité des données et compréhension des algorithmes.
Les plateformes doivent également être placées au centre du débat. Elles disposent des données, des systèmes de recommandation, des outils de modération et des mécanismes techniques permettant de réduire certains risques. Une politique nationale crédible devrait donc prévoir une coopération structurée avec les grandes plateformes : canaux de signalement prioritaires pour les contenus impliquant des mineurs, transparence sur les algorithmes de recommandation, contrôle des publicités ciblant les enfants, tableaux de bord pour les parents, et accès aux données agrégées pour la recherche publique. Le CESE recommande d’ailleurs d’intensifier la collaboration entre autorités publiques et plateformes numériques afin de mieux sécuriser l’espace numérique, notamment pour le signalement et le traitement des contenus dangereux.
Le Maroc dispose déjà de certains leviers. La plateforme e-Blagh permet de signaler des contenus numériques criminels, y compris ceux portant atteinte aux droits et libertés des enfants, et la DGSSI rappelle l’importance de la cybersécurité et des comportements responsables sur Internet. Mais ces mécanismes doivent être complétés par un cadre plus lisible pour les familles, les écoles, les associations, les opérateurs télécoms, les plateformes et les autorités. L’objectif ne doit pas être de couper les enfants du numérique, mais de sortir d’un modèle où les mineurs sont exposés très tôt à des environnements conçus d’abord pour maximiser l’engagement.
Le débat sur l’interdiction des réseaux sociaux aux mineurs pose finalement une question plus large : qui fixe les règles de l’enfance numérique ? Les parents seuls ne peuvent pas tout contrôler. L’école seule ne peut pas tout corriger. L’État seul ne peut pas tout bloquer. Et les plateformes ne peuvent pas rester juges de leurs propres mécanismes de captation. La réponse devra donc être collective : un âge de référence, des obligations techniques, une éducation numérique dès le plus jeune âge, des sanctions contre les abus, des outils parentaux efficaces et une responsabilité accrue des plateformes.
Pour Telecoms.ma, l’enjeu est clair : la protection des mineurs en ligne n’est pas un sujet périphérique de société. C’est un sujet central de gouvernance numérique. À mesure que l’IA, la vidéo courte, les deepfakes, les publicités ciblées et les algorithmes de recommandation deviennent plus puissants, le Maroc devra choisir entre une régulation défensive tardive ou une stratégie proactive de confiance numérique. La majorité numérique pourrait être l’un des piliers de cette stratégie, à condition d’être pensée non comme une simple interdiction, mais comme un nouveau contrat entre enfants, familles, écoles, plateformes et État.
Elmehdi Erroussafi est consultant télécom et cybersécurité, fondateur de PRISALYA Consulting et éditeur de telecoms.ma. Il accompagne les acteurs du numérique sur les enjeux de fraude, revenue assurance, data analytics, IA et confiance digitale au Maroc et en Afrique.