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Mobile Money : Pourquoi le paiement mobile peine à décoller face au cash

Malgré une réglementation favorable de Bank Al-Maghrib et de nombreux portefeuilles électroniques (m-wallets) lancés par les opérateurs, l'usage du cash reste dominant.

Mobile Money : Pourquoi le paiement mobile peine à décoller face au cash

Le Maroc n’a jamais compté autant de portefeuilles mobiles. Les M-Wallets progressent, les comptes de paiement se multiplient, les acteurs de l’écosystème se structurent et les usages digitaux gagnent du terrain. Pourtant, dans les commerces de proximité, les cafés, les taxis, les marchés, les petits services et les transactions quotidiennes, le cash reste roi.

Ce paradoxe résume l’état actuel du paiement mobile au Maroc : l’infrastructure existe, l’offre est disponible, les chiffres de souscription progressent, mais l’usage marchand reste encore limité. Le mobile money avance, mais il n’a pas encore provoqué la rupture comportementale attendue.

Une adoption visible dans les chiffres

Selon Bank Al-Maghrib, le marché marocain comptait 21 offres de M-Wallets à fin 2024, dont 12 émises par des établissements de paiement. L’encours global des M-Wallets est passé de 10,4 millions à fin 2023 à 13,7 millions à fin 2024, soit une progression de près de 32%. Les établissements de paiement représentent désormais 73% de cet encours, avec environ 10 millions de M-Wallets.

Les transactions suivent aussi une trajectoire ascendante. En 2024, le nombre d’opérations réalisées via M-Wallets a atteint 19,7 millions, contre 9,7 millions en 2023. En valeur, le volume est passé de 2,1 milliards à 3,9 milliards de dirhams.

À première vue, ces chiffres semblent traduire une accélération importante. Mais l’analyse détaillée montre que cette croissance reste en grande partie portée par des usages institutionnels, notamment le versement des aides sociales directes au niveau des comptes de paiement. Autrement dit, le M-Wallet progresse comme canal de distribution et d’inclusion, mais il n’est pas encore devenu un réflexe de paiement quotidien.

Le vrai problème : l’usage marchand reste marginal

Le cœur du mobile money n’est pas seulement l’ouverture d’un wallet. C’est son usage régulier pour payer, transférer, recevoir, épargner ou interagir avec un écosystème de services. Or, au Maroc, le paiement commerçant reste encore faible.

Dans les M-Wallets émis par les établissements de paiement, les paiements de factures représentent la majorité des transactions, avec 65% du nombre d’opérations. Les transferts Mobile to Mobile suivent avec 27%. Les paiements commerçants ne représentent que 6% en nombre. En valeur, le constat est encore plus parlant : les paiements commerçants ne pèsent qu’environ 1% des transactions des établissements de paiement.

Pour les M-Wallets adossés à des comptes bancaires, la situation est similaire. Les paiements de factures dominent, suivis par les transferts et les retraits GAB. Les paiements commerçants représentent 7% en nombre, mais seulement 2% en valeur.

C’est là que se situe le principal frein. Le Maroc n’a pas seulement besoin de plus de wallets. Il a besoin de plus d’acceptation, plus d’usage récurrent et plus de raisons concrètes de payer par mobile plutôt qu’en espèces.

Le cash reste profondément ancré

Le cash continue de dominer les transactions du quotidien. Bank Al-Maghrib estime que la circulation fiduciaire a atteint environ 444 milliards de dirhams en 2024, en hausse annuelle malgré un rythme moins soutenu que les années précédentes. Rapportée au PIB, la circulation fiduciaire s’établit à 29%, contre 22% en 2019 avant la crise sanitaire.

Ce niveau élevé montre que la monnaie physique reste un instrument central de l’économie marocaine. Le cash est immédiat, universel, accepté partout, ne dépend pas d’une application, ne nécessite pas de connexion, ne crée pas de trace perçue comme fiscalement exposante et fonctionne dans l’économie formelle comme informelle.

Le paiement mobile, lui, demande une adoption des deux côtés : le client doit avoir un wallet actif, le commerçant doit accepter le paiement, le parcours doit être simple, la transaction doit être fiable, le coût doit être acceptable et la confiance doit être installée.

Dans la pratique, le cash gagne encore parce qu’il ne demande aucun effort d’écosystème.

Le poids de l’informel complique la bascule

Le secteur informel pèse fortement sur les habitudes de paiement au Maroc. Le HCP a recensé environ 2,03 millions d’unités de production informelles dans son enquête nationale 2023/2024. Le commerce reste l’activité dominante, avec près de 47% des unités, suivi par les services et le BTP.

Ce tissu économique est fait de micro-unités, de petits commerces, de vendeurs sans local fixe, de services de proximité et d’activités à faible marge. Une grande partie de ces acteurs fonctionne encore sur une logique de liquidité immédiate. Pour eux, accepter un paiement mobile n’est pas seulement une question technique. C’est aussi une question de fiscalité perçue, de coût, de simplicité, de confiance et d’habitude.

Le paiement digital peut être vu comme un outil de modernisation, mais aussi comme un instrument de traçabilité. Tant que cette perception n’est pas traitée avec pédagogie et accompagnement, une partie importante des petits commerçants restera réticente.

L’acceptation commerçant, maillon faible du dispositif

Le Maroc dispose déjà d’une solution interopérable à travers Maroc Pay. Le principe est clair : permettre à un utilisateur de payer chez un commerçant acceptant, quel que soit l’émetteur du wallet. Le paiement peut se faire par QR code ou via les équipements compatibles. Les terminaux CMI acceptent également les paiements mobiles Maroc Pay, ce qui permet en théorie de connecter le paiement mobile au réseau existant de monétique.

Mais l’enjeu n’est pas uniquement l’interopérabilité technique. Il est commercial, opérationnel et comportemental.

Un commerçant adoptera le paiement mobile s’il y voit un bénéfice immédiat : moins de manipulation d’espèces, règlement rapide, coût faible, traçabilité utile, accès à des services supplémentaires, fidélisation client, microcrédit, gestion simplifiée ou meilleure relation avec ses fournisseurs. À défaut, il continuera à privilégier le cash.

Le mobile money ne doit donc pas être vendu comme une application de paiement. Il doit être intégré dans une proposition de valeur plus large pour le commerçant.

La carte bancaire progresse plus vite que le mobile money

Le paiement électronique progresse au Maroc, mais principalement via la carte bancaire et l’e-commerce. Le CMI a annoncé pour 2024 environ 215 millions de transactions monétiques traitées pour un volume proche de 90 milliards de dirhams, avec un réseau d’environ 80.000 points de vente équipés et plusieurs milliers de sites marchands intégrés.

Cette dynamique montre que le consommateur marocain n’est pas hostile au paiement électronique. Il utilise la carte, le sans contact, l’e-commerce et les applications bancaires lorsque l’expérience est simple, fiable et acceptée.

Le problème spécifique du mobile money est donc moins technologique que systémique. Il doit créer son propre réseau d’usage, en particulier dans les segments où la carte bancaire reste peu présente : petits commerces, services de proximité, transport, marchés, aides sociales, paiements de faible montant et zones périurbaines ou rurales.

La baisse des coûts doit bénéficier aux commerçants

La tarification est un levier déterminant. Bank Al-Maghrib a plafonné les frais d’interchange monétique domestique à 0,65% à partir d’octobre 2024, une décision suivie par le Conseil de la concurrence dans le cadre des engagements du CMI et des banques actionnaires. L’objectif est de permettre une baisse des commissions d’acquisition et de favoriser l’acceptation des paiements électroniques.

Cette logique doit aussi inspirer le mobile money. Pour convaincre les petits commerçants, les coûts doivent être lisibles, faibles, voire nuls sur certains montants ou usages d’amorçage. Les commerçants ne comparent pas les frais au coût théorique du cash. Ils comparent surtout la simplicité d’un billet reçu immédiatement à une transaction digitale qu’ils doivent comprendre, accepter, comptabiliser et parfois justifier.

Le mobile money doit donc réduire au maximum les frictions économiques et administratives, surtout pendant la phase d’adoption.

L’inclusion financière ne suffit pas à créer l’usage

La Banque mondiale indiquait déjà que l’accès des adultes marocains au secteur financier formel avait progressé, passant de 29% en 2017 à 44% en 2021. Mais elle soulignait aussi que seulement 6% des adultes déclaraient posséder un compte de mobile money. Cette donnée met en évidence une différence importante entre inclusion financière, bancarisation et usage actif des services digitaux.

Ouvrir un compte ne signifie pas l’utiliser. Recevoir une aide sociale sur un wallet ne signifie pas payer ensuite par mobile chez un commerçant. Télécharger une application ne signifie pas changer ses habitudes.

Pour que le mobile money décolle, il faut transformer des utilisateurs passifs ou occasionnels en utilisateurs réguliers. Cela suppose des cas d’usage fréquents, une acceptation visible, des incitations et une expérience sans friction.

Les aides sociales : un levier à transformer

Les aides sociales directes ont joué un rôle important dans la progression des comptes de paiement et des transactions M-Wallets. C’est une opportunité majeure. Les programmes publics peuvent créer une base d’utilisateurs, familiariser les bénéficiaires avec les services digitaux et réduire la dépendance au cash.

Mais le risque est que ces flux soient simplement retirés en espèces dès réception. Dans ce cas, le wallet devient un canal de distribution temporaire, pas un instrument de paiement.

L’enjeu est donc de prolonger l’usage après le versement. Cela peut passer par des incitations ciblées : paiement de factures sans frais, cashback limité sur certains paiements essentiels, acceptation chez les commerces de proximité, paiement des services publics locaux, transport, recharge téléphonique, santé, éducation ou produits de première nécessité.

Le mobile money doit devenir utile immédiatement après la réception des fonds.

Pourquoi le modèle africain ne se réplique pas automatiquement

Le succès du mobile money en Afrique subsaharienne repose souvent sur une combinaison spécifique : faible bancarisation, forte densité d’agents, besoin massif de transferts domestiques, coût élevé des alternatives bancaires et rôle central des opérateurs télécoms. Le Maroc présente une configuration différente.

Le pays dispose d’un secteur bancaire plus structuré, d’une monétique en progression, d’applications bancaires de plus en plus utilisées, d’une réglementation prudente et d’un rapport particulier au cash. Le mobile money doit donc trouver sa propre place, non pas comme substitut unique à la banque, mais comme passerelle entre inclusion financière, paiement de proximité et services digitaux du quotidien.

L’objectif ne doit pas être de copier M-Pesa, mais de construire un modèle marocain adapté aux réalités locales.

Recommandations pour faire décoller le mobile money

La première priorité est de changer les indicateurs de succès. Il ne faut plus seulement mesurer le nombre de wallets ouverts, mais le nombre de wallets actifs, les transactions par utilisateur, les paiements commerçants, les paiements récurrents, les cas d’usage quotidiens et le taux de rétention après réception des aides ou transferts.

La deuxième priorité est d’élargir massivement l’acceptation commerçant. Cela suppose des QR codes visibles, des parcours simples, une tarification attractive, un support terrain, des kits commerçants, une assistance rapide et une communication claire. Le commerçant doit comprendre ce qu’il gagne : moins de cash à gérer, paiement instantané, historique des ventes, accès potentiel au crédit, fidélisation client et réduction du risque de vol.

La troisième priorité est de créer des usages obligatoires ou quasi naturels. Les transports urbains, les parkings, les factures, les services communaux, les recharges télécoms, les petits paiements administratifs, les cantines, les événements, les marchés organisés et certains paiements publics peuvent devenir des points d’ancrage.

La quatrième priorité est de mieux intégrer les opérateurs télécoms. Le mobile money ne peut pas ignorer la puissance des réseaux mobiles, des points de vente télécoms, de la relation client prépayée et de la recharge. Les opérateurs peuvent jouer un rôle important dans la distribution, la sensibilisation, l’identification des cas d’usage et l’intégration avec les services télécoms.

La cinquième priorité est de traiter la confiance. Les utilisateurs doivent savoir quoi faire en cas d’erreur, de fraude, de téléphone perdu, de transaction contestée ou de problème d’application. La confiance ne repose pas seulement sur la sécurité technique, mais aussi sur la capacité à résoudre rapidement les incidents.

La sixième priorité est de simplifier l’expérience. Le paiement mobile doit être aussi rapide que le cash, voire plus pratique. Trop d’étapes, trop de menus, trop d’incertitude ou trop de temps au comptoir suffisent à décourager l’usage. Le QR code doit être visible, le paiement confirmé immédiatement et le commerçant rassuré sur la réception des fonds.

La septième priorité est de construire une transition intelligente avec l’informel. La digitalisation des paiements ne doit pas être perçue uniquement comme un outil de contrôle. Elle doit s’accompagner d’avantages : accès au financement, historique d’activité, micro-assurance, simplification administrative, intégration progressive, fiscalité adaptée et accompagnement.

Un marché à potentiel, mais pas encore un réflexe

Le paiement mobile au Maroc n’est pas un échec. Les indicateurs montrent une progression réelle. Mais il n’a pas encore atteint le stade où il devient un réflexe de masse. Le pays a construit l’infrastructure, ouvert le marché, mis en place l’interopérabilité et commencé à mobiliser les flux publics. La prochaine bataille est celle de l’usage quotidien.

Face au cash, le mobile money ne gagnera pas uniquement par réglementation ou par communication. Il gagnera s’il devient plus simple, plus utile, plus accepté et plus avantageux pour les citoyens comme pour les commerçants.

Le Maroc dispose aujourd’hui d’une fenêtre d’opportunité. La croissance des wallets, la digitalisation des aides sociales, la modernisation de la monétique, le plafonnement de l’interchange, la stratégie nationale des paiements et l’essor des fintechs créent un contexte favorable. Mais pour transformer cette dynamique en adoption massive, les acteurs devront passer d’une logique d’équipement à une logique d’écosystème.

Le décollage du mobile money ne dépendra pas du nombre d’applications disponibles. Il dépendra du nombre de situations dans lesquelles un Marocain pourra dire, naturellement : “Je paie par mobile, c’est plus simple.”

Auteur
Elmehdi Erroussafi

Elmehdi Erroussafi est consultant télécom et cybersécurité, fondateur de PRISALYA Consulting et éditeur de telecoms.ma. Il accompagne les acteurs du numérique sur les enjeux de fraude, revenue assurance, data analytics, IA et confiance digitale au Maroc et en Afrique.

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